Nietzsche face au problème
du fascisme et du racisme

 

 

 



Nietzsche a souvent été présenté comme étant un précurseur du nazisme. La réalité est qu'il s'est retrouvé victime des aléas de l'histoire ; et que seules des personnes ayant un quelconque intérêt à perpétuer cette tradition sont responsables de cette réputation 1. Comme nous allons le démontrer ici, considérer Nietzsche comme un esprit raciste ou fasciste est une aberration.

 


La critique des religions et le judaïsme




Nietzsche était athée. Son refus de toute forme de déisme ne l'empêchait pas de reconnaître dans certaines expressions religieuses un instinct noble, tel que celui du polythéisme grec ; mais l'apparition du monothéisme, puis la domination d'une de ses formes - le judaïsme - en Occident, est selon lui un événement très néfaste : cette religion réduit la pluralité de normes qu'offrait celle des Grecs et des Romains, avec ses multiples dieux et héros, à un modèle unique et immuable. Elle pose les critères moraux comme absolus (ce qui mène à l'intolérance que dénonça Voltaire), exalte les instincts de haine et de conquêtes au nom de leur Dieu. Les valeurs qu'elle prône sont donc celles de la médiocrité et du ressentiment.
C'est pour cette raison que Nietzsche le combat 2 :

C'est à cet instinct théologique que je fais la guerre : partout, j'ai retrouvé ses traces. Quiconque a du sang de théologien dans les veines, ne peut, a priori, qu'être de mauvaise foi, et en porte à faux devant les choses. le trouble qui en résulte se donne le nom de foi : fermer une fois pour toutes les yeux pour ne pas voir, pour ne pas souffrir au spectacle d'une incurable fausseté. [...] Partout où s'étend l'influence des théologiens, le jugement de valeurs est la tête en bas, et les notions de « vrai » et de « faux » sont nécessairement interverties. C'est ce qui est le plus nuisible à la vie qui, dans ce cas, passe pour « vrai », et tout ce qui l'élève, l'intensifie, l'affirme, la justifie et la fait triompher est appelé « faux »... Chaque fois que des théologiens, à travers la « conscience » des princes (ou des peuples), essayent de mettre la main sur le pouvoir, nous savons sans le moindre doute ce qui, au fond, est en train de se passer : c'est la « volonté d'en finir », c'est la volonté nihiliste qui veut accéder au pouvoir - qui « veut la puissance »...
Donc, ce n'est pas en tant qu'ethnie qu'ils sont ici critiqués (Nietzsche était lui-même fils de pasteur), mais en tant que mouvement religieux uniquement : philosophiquement, en tant que croyance, historiquement, en tant que civilisation d'une époque déterminée (comprise entre le déclin du paganisme et le début de l'ère chrétienne). Par la suite, ce sera le christianisme que nous rencontrerons : « le même phénomène, dans des proportions infiniment plus vastes, mais simplement à l'état de pur plagiat : l'Eglise chrétienne, comparée au « peuple saint » ne peut en rien prétendre à l'originalité. » 3. Si elle ne peut prétendre à l'originalité, elle va cependant encore plus loin dans la vilenie, par une « cruauté mentale qui n'a pas son égal : la volonté de l'homme de se sentir coupable et condamnable au point que toute expiation devienne impossible, sa volonté de se penser comme châtié sans que jamais le châtiment puisse égaler la faute, sa volonté d'infecter, d'empoisonner le dernier fond des choses par le problème du châtiment et de la faute pour se couper définitivement toute sortie de ce labyrinthe d' « idées fixes », sa volonté d'ériger un idéal - celui du « Dieu Saint » -, pour être, face à ce Dieu, tout à fait sûr de son absolue indignité. » 4. Par conséquent, avant de déplorer la violence des attaques de Nietzsche contre le judaïsme, il faut tenir compte du fait qu'il considère l'Eglise chrétienne, dont la complicité passive du Pape Pie XII à l'égard des crimes nazis pendant la deuxième guerre mondiale 5 est bien souvent passée sous silence, comme pire encore ; que ses critiques ne se limitent pas au judaïsme, mais concernent toutes les religions.

 


Les Juifs à travers l'Histoire



Si la religion judaïque est réprouvée sans réserve, il en va tout autrement pour ce qui est du peuple juif de l'époque à laquelle vivait Nietzsche. Car les Juifs, c'est « ce peuple qui poussa l'imagination de la sublimité morale plus haut que n'importe quel autre peuple » 6 - et pour cela, une certaine grandeur est nécessaire. Car pendant ces deux millénaires où ils ont été traités avec mépris, se voyant interdit l'accès à tous les honneurs, à tout ce qu'il y a d'honorable, repoussés au contraire dans les métiers les plus bas, leur force de caractère restait intacte : « Ils n'ont jamais cessé eux même de se croire voués aux plus grandes choses, et les vertus de tous les êtres souffrants n'ont jamais cessé de les embellir » 7 ; et c'est pourquoi ils ont pu profiter pleinement « des expériences de cette effroyable période d'épreuves. En conséquence, les ressources spirituelles et intellectuelles des Juifs sont extraordinaires » 8.
C'est pourquoi dans la partie de Par delà bien et mal consacrée aux "peuples et patries", Nietzsche offre des Juifs un tableau contrasté : si la religion qu'ils ont créée était une abomination dans le paysage antique, il les range néanmoins - à côté des Romains et (peut-être) des Allemands - parmi ces peuples « qui doivent féconder et devenir le principe d'un nouvel ordre de la vie » 9.

Il faut donc éviter de lire ses aphorismes comme si Nietzsche voyait s'exprimer en chacun d'eux la plus pure "vérité", comme s'il cédait à l'illusion - qu'il a toujours dénoncée - d'une connaissance totale. Il serait naïf de croire que Nietzsche pensait avoir le dernier mot sur tout. Au contraire ! Il suffit de l'avoir un peu lu et de ne pas chercher à le juger hâtivement pour s'en rendre compte. Nous voyons au contraire que ses observations se complètent les unes avec les autres, et qu'ainsi il peut apprécier l'aspect baroque des phénomènes historiques. C'est ce qui transparaît dans cet aphorisme où Nietzsche résume ses jugements sur le peuple juif 10 :

Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci, qui appartient au meilleur et au pire : le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes moraux, et par conséquent ce qu'il y a de plus séduisant, de plus captieux et de plus exquis dans ces jeux de lumière et ces invitations à la vie, au reflet desquels le ciel de notre civilisation européenne, son ciel vespéral, rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat. Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes - reconnaissants aux Juifs.

 


L'anti-antisémites


« Comment ? Vous avez choisi la vertu et les sentiments
exaltés, et, en même temps vous lorgnez les privilèges
des moins scrupuleux. - Mais, en choisissant la vertu,
on renonce à tous les "privilèges"... (à l'intention d'un
antisémite) »

Crépuscule des idoles
Maximes et traits §19

Si Nietzsche à pu dire qu'avec la naissance du peuple juif « commence dans la morale la révolte des esclaves. » 11, nous avons vu qu'il différenciait clairement l'être humain de la doctrine, le Juif du judaïsme-religion. Aussi, le ressentiment propre au monothéisme juif peut se manifester sous d'autres formes : par exemple chez le chrétien, qui « peut éprouver des sentiments antijuifs, sans comprendre qu'il n'est que l'ultime conséquence du judaïsme. » 12 ; mais aussi chez d'autres ennemis des Juifs... En automne 1888, Nietzsche notait 13 :

Définition de l'antisémite : envie, ressentiment, rage impuissante comme leitmotiv de l'instinct, la prétention de l'« élu » : la plus parfaite manière moralisante de se mentir à soi-même - celle qui n'a à la bouche que la vertu et tous les grands mots. Et ce trait typique : ils ne remarquent même pas à qui ils ressemblent à s'y méprendre. Un antisémite est un juif envieux - c'est à dire le plus stupide de tous...
Et Nietzsche ne cache nullement son sentiment de dégoût à l'égard de la bêtise antisémite. Il en fait part aussi bien dans le privé, à ses proches, que publiquement, à ses lecteurs. Ainsi, dans une lettre à Theodor Fritsch, le 29 mars 1887 :
Croyez-moi : cette invasion répugnante de dilettantes rébarbatifs qui prétendent avoir leur mot à dire sur la "valeur" des hommes et des races, cette soumission à des "autorités" que toutes les personnes sensées condamnent d'un froid mépris ("autorités" comme Eugen Dühring, Richard Wagner, Ebrard, Wahrmund, Paul de Lagarde - lequel d'entre eux est le moins autorisé et le plus injuste dans les questions de morale et d'histoire ?), ces continuelles et absurdes falsifications et distorsions de concepts aussi vagues que "germanique", "sémitique", "aryen", "chrétien", "allemand" - tout ceci pourrait finir par me mettre vraiment en colère et me faire perdre la bonhomie ironique, avec laquelle j'ai assisté jusqu'à présent aux velléités virtuoses et aux pharisaïsmes des Allemands d'aujourd'hui. - Et, pour conclure, que croyez-vous que je puisse éprouver quand des antisémites se permettent de prononcer le nom de Zarathoustra ?
Et dans La généalogie de la morale, Nietzsche compose à propos de cette « difformité » 14 qu'est l'antisémite, cette métaphore champêtre : « Et disons le tout d'abord à l'oreille des psychologues, à supposer que l'envie leur vienne d'étudier le ressentiment de plus près : c'est aujourd'hui chez les anarchistes et les antisémites que cette plante fleurit le mieux, ainsi qu'elle a toujours fleuri d'ailleurs, dans l'ombre, comme la violette, mais son odeur est différente. » 15. Des déclarations de cette sorte abondent dans toute l'oeuvre de Nietzsche, et il faut vraiment faire preuve d'une mauvaise foi considérable pour passer outre.

 


Triomphe du détournement idéologique



Nietzsche avait une soeur, Elisabeth, qu'il ne pouvait guère supporter : incarnant parfaitement la vertu bourgeoise hypocrite de l'époque, sa raideur morale et sa petitesse d'âme étaient l'objet d'un mépris silencieux - même après lui avoir causé bien des torts 16 - de la part de son frère. Future idolâtrice du Führer, elle épouse le 22 mai 1885 Bernard Förster, célèbre idéologue pangermaniste qui fondera au Paraguay en 1886 une colonie d' "aryens purs" (suite à l'échec de son entreprise, il se suicidera trois années plus tard). Nietzsche évitera le mieux possible ce funeste individu et ne se privera pas pour exprimer dans sa correspondance le dégoût qu'il éprouve pour « cet antisémite qu'est Monsieur mon beau-frère ». Et pour ne laisser aucune équivoque, de rajouter aussitôt : « Ses idées et les miennes sont différentes et je ne le regrette pas » 17. C'est cette soeur, dont la bêtise antisémite se révéla à travers la rencontre avec Bernard Förster, qui permettra de salir l'image de Nietzsche au profit de ses idéaux. L'historien Lionel Richard résume les faits 18 :

Veuve, elle s'impose d'abord pour veiller sur lui. Puis, quand il est mort, elle prend en charge l'ensemble de ses papiers. Elle s'approprie son image et son héritage intellectuel. Nationaliste et belliciste à tous crins, admiratrice de Guillaume II, elle entraîne son frère défunt à suivre le même chemin, lui qui avait été vilipendé par l'Empereur et qui le méprisait. [...] Elle arrose les revues de texte de lui qui justifient la guerre. En 1915, elle met toute son énergie à diffuser plus de 20000 exemplaires un recueil de citations édifiantes qu'elle a contribué à confectionner. Dureté, volonté, patriotisme, héroïsme - telles sont les vertus qu'elle invite les lecteurs à découvrir chez ce « compagnon de route d'une époque grandiose ».
Après 1918, elle poursuit le même travail de faussaire. Adepte de l'extrémisme de droite, favorable aux Corps francs, membre du parti national-populiste, elle adhère à la légende du « coup de poignard dans le dos », à la certitude que l'Allemagne a été vaincue parce qu'elle a été trahie de l'intérieur. [...] En 1922, elle enrôle encore une fois son frère dans son nouveau combat pour la régénération de l'Allemagne : elle réunit en un recueil Sur les Etats et sur les peuples, un florilège de textes contre le système démocratique.
Il faut aussi ajouter que, non contente de procéder à des assemblages totalement artificels, Elisabeth Förster-Nietzsche va jusqu'à falsifier les manuscrits et les lettres de son frère afin de plier la philosophie nietzschéenne à ses idéaux politiques, aidée en cela par la publication de la volonté de puissance. Ainsi, un fragment posthume dans lequel il est affirmé : « Napoléon rendit possible le nationalisme, c'est là sa restriction. », devient dans La volonté de puissance : « Napoléon rendit possible le nationalisme : c'est là sa justification. » 19 ! Propageant tant que peut se faire sa version nationale-populiste de Nietzsche, elle réussit à attirer l'attention d'Hitler qui, le 2 novembre 1933, se rend à Weimar pour visiter les Nietzsche-Archiv, dirigées par Elisabeth (qui, pour l'occasion, lui offrira une canne-épée ayant appartenu à son frère). En Italie, durant un discours à la chambre des députés de Rome le 26 mai 1934, Mussolini se présente comme « le disciple le plus fidèle de Nietzsche » 20 ; Il fera un don de 20 000 lires à Elisabeth pour gérer son institution.
Pour les sympathisants du troisième Reich, le philosophe anti-religieux est devenu une figure de proue : les interprètes nazis réquisitionnent ses textes pour justifier leur idéologie de dégénérés, comme par exemple F. Giese qui affirme : « Zarathoustra et le texte originel sont tout aussi apparentés que la course du soleil et la croix gammée. [...] La bannière du IIIe Reich symbolise avec la croix gammée la doctrine de l'éternel retour du même » 21 ! Entre 1939 et 1943, les éditions Kröner annoncent jusqu'à 250 000 exemplaires vendus, dont 50 000 pour l'ouvrage falsifié de La volonté de puissance et 150 000 pour Ainsi parlait Zarathoustra... Ce Zarathoustra dont les paroles, selon Nietzsche (ironisant ainsi sur la ferveur religieuse), « n'atteignent que l'élite des élus » 22 finit idolâtré tel un saint "aryen" par une foule imbécile et criminelle. C'est en vain que Nietzsche, dans sa biographie Ecce homo, nous prévient : « Les religions sont affaires de populace, et après avoir été au contact d'hommes de religion, j'éprouve le besoin de me laver les mains... Je ne veux pas de "croyants", je crois que j'ai trop de malice pour "croire" moi-même en moi, et je ne m'adresse jamais aux masses... J'ai une peur panique que l'on aille un beau jour me canoniser : on comprendra pourquoi je prends les devants en publiant ce livre » 23. Précaution inutile puisque, comme le rapporte Montinari, lorsque, « en 1908, Ecce homo fut publié pour la première fois intégralement [...], Nietzsche... avait déjà été canonisé. Elisabeth Förster-Nietzsche avait déjà mis ce texte en pièces. Elle s'en servait à sa manière pour consolider ses propres prétentions à être l'unique témoin fiable de la vie de son frère, et pour donner, ici ou là, un peu de saveur à l'insipide bouillon allongé d'eau de sa biographie. Or ce sont justement les 1300 pages en grand in-octavo, que sa soeur consacra au récit de la vie de Nietzsche, qui ont compté de façon décisive dans le "processus de canonisation". » 24.

 


Les manipulations et falsifications révélées...



Le fait que les adeptes de la nouvelle foi [celle du national-socialisme] pratiquent des cérémonies au cours desquelles sont lus des passages de Zarathoustra achève de situer cette comédie bien loin de l'exigence nietzschéenne, dans la plus vulgaire phraséologie des bateleurs qui s'imposent partout à la fatigue.
Il est enfin nécessaire d'ajouter que les dirigeants du Reich paraissent peu enclins, de moins en moins enclins, à soutenir ce mouvement hétéroclite : le tableau de la part faite dans l'Allemagne de Hitler à un enthousiasme libre, antichrétien, se donnant une apparence nietzschéenne, s'achève donc honteusement.

Cette critique contre les singeries idolâtres des nazis, à l'époque où le même peuple offre sa dévotion à un "Christ aryen", parait dans le deuxième numéro de la revue Acéphale, publiée le 21 Janvier 1937. Georges Bataille y gère la publication de l'article « Nietzsche et les fascistes », dont voici les premières lignes :
Le Juif Judas a trahi Jésus pour une petite somme d'argent : après quoi il s'est pendu. La trahison des proches de Nietzsche n'a pas la conséquence brutale de celle de Judas mais elle résume et achève de rendre intolérable l'ensemble de trahisons qui déforment l'enseignement de Nietzsche (qui le mettent à la mesure des visées les plus courtes de la fièvre actuelle). Les falsifications antisémites de Mme Foerster, soeur, et de M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche, ont d'ailleurs quelque chose de plus vulgaire que le marché de Judas : au-delà de toute mesure, elles donnent la valeur d'un coup de cravache à la maxime dans laquelle s'est exprimée l'horreur de Nietzsche pour l'antisémitisme :

NE FRÉQUENTER PERSONNE QUI SOIT IMPLIQUÉ DANS CETTE FUMISTERIE EFFRONTÉE DES RACES ! *


   *
Oeuvres posthumes, trad. Bolle, éd. du Mercure de France, 1934, §858, p. 309.

Quelques lignes plus loin, Georges Bataille nous donne un exemple particulièrement édifiant des méthodes employées pour détourner la signification des écrits de Nietzsche :
Adolf Hitler, à Weimar, s'est fait photographier devant le buste de Nietzsche. M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche et collaborateur d'Elisabeth Foerster à l'Archiv, a fait reproduire la photographie en frontispice de son livre, Nietzsche et l'avenir de l'Allemagne *. Dans cet ouvrage, il a cherché à montrer l'accord profond de l'enseignement de Nietzsche et de Mein Kampf. Il reconnaît, il est vrai, l'existence de passages de Nietzsche qui ne seraient pas hostiles aux Juifs, mais il conclut :

... Ce qui m'importe le plus pour nous est cette mise en garde : « Pas un Juif de plus ! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l'Est! »... «... que l'Allemagne a largement son compte de juifs, que l'estomac et le sang allemands devront peiner longtemps encore avant d'avoir assimilé cette dose de « juif », que nous n'avons pas la digestion aussi rapide que les Italiens, les Français, les Anglais, qui en sont venus à bout d'une manière bien plus expéditive : et notez que c'est là l'expression d'un sentiment très général, qui exige qu'on l'entende et qu'on agisse. « Pas un juif de plus! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l'Est (y compris l'Autriche) ! » Voilà ce que réclame l'instinct d'un peuple dont le caractère est encore si faible et si peu marqué qu'il courrait le risque d'être aboli par le mélange d'une race plus énergique ».

Il ne s'agit pas seulement ici de « fumisterie éhontée » mais d'un faux grossièrement et consciemment fabriqué. Ce texte figure en effet dans Par delà le bien et le mal (§251), mais l'opinion qu'il exprime n'est pas celle de Nietzsche ; c'est celle des antisémites reprise par Nietzsche en matière de persiflage ! *


   *
Friedrich Nietzsche und die deutsche Zukunft, Leipzig, 1935. R. Oehler appartient à la famille de la mère de Nietzsche.


En effet, dans l'aphorisme en question, Nietzsche dénonce vigoureusement « chez les allemands d'aujourd'hui tantôt la bêtise antifrançaise, ou antipolonaise, ou romantico-chrétienne, ou wagnérienne, ou teutonique, ou prussienne (voyez un peu ces malheureux historiens, ces Sybel et ces Treitzschke, avec leurs têtes caparaçonnées d'idées fixes), ou quel que soit le nom de toutes ces sottises, de ces petites obnubilations de l'esprit et de la conscience des Allemands. [...] - Je n'ai pas encore rencontré un seul Allemand favorable aux Juifs ; si radicalement que les esprits prudents et les têtes politiques condamnent l'antisémitisme proprement dit, cette prudence et cette politique ne répugnent pas le sentiment antijuif lui-même, mais seulement ses dangereux excès, en particulier l'expression répugnante et odieuse de ce sentiment forcené - ne nous y trompons pas. ». Suit le texte porté par R. Oelhler au compte de Nietzsche ! Plus loin (et là, Nietzsche parle en son nom), il propose une solution contre le problème du rejet des Juifs en Allemagne : « il serait peut-être utile et juste d'expulser du pays les braillards antisémites. »...
Bien sûr, Oehler est loin d'être le seul à détourner la pensée de Nietzsche. Citons par exemple Heinrich Härtle qui, dans son livre Nietzsche et le national-socialisme 25, extrapole un passage de Humain trop humain et fait dire une fois de plus à Nietzsche le contraire de ce qu'il pensait : « le jeune juif de la bourse est l'invention la plus affreuse du genre humain ». Voici en comparaison un plus large extrait de l'aphorisme en question : après que soit loué chez les peuple Juif « leur énergie et leur intelligence supérieure » et critiqué « cette odieuse littérature qui entend mener les Juifs à l'abattoir, en boucs émissaires de tout ce qui peut aller mal dans les affaires publiques et intérieures », vient le passage en question : « Toute nation, tout homme a des traits déplaisants, voire dangereux ; il est barbare d'exiger que le Juif fasse exception. Il se peut même que ces traits soient chez lui tout particulièrement dangereux et repoussants, et le jeune boursicotier juif est peut-être en somme la plus répugnante trouvaille du genre humain. Néanmoins, j'aimerais bien savoir jusqu'où, lors d'une explication générale, il ne faudra pas pousser l'indulgence envers un peuple qui, de tous, a eu l'histoire la plus chargée de misères, non sans notre faute à tous » (§475).

En Allemagne, quelques penseurs et spécialistes de Nietzsche refusent le statu quo. Les éditeurs Horneffer dénoncent le montage orienté de La volonté de puissance , qui a servi à la récupération de Nietzsche par le national-socialisme . Rejetant les lectures nazifiantes en vigueur, le philosophe Karl Jaspers marque clairement la distance : « Telle une tempête, cette pensée peut agiter l'âme ; mais elle devient insaisissable sitôt qu'on la veut astreindre à l'état de forme et de notion claire et définitive. Dans la mesure où la pensée de Nietzsche tend à créer cette atmosphère, elle évite tout ce qui pourrait avoir l'apparence d'une doctrine. » 26. A l'occasion de la publication de son livre Nietzsche : philosophie de l'éternel retour du même, Karl Löwith avait prévu de développer - dans une annexe passant en revue les interprétations des philosophes l'ayant précédé - de vigoureuses critiques face à l'encontre des philosophes national-socialistes, notamment Alfred Baümler, qui était à le préfacier officiel des oeuvres de Nietzsche (et grand commentateur de Volonté de puissance) ; mais ce genre de critique, précisera-t-il dans les éditions postérieures (c.a.d. après la chute du nazisme), « n'avait pas semblé « possible » ou « souhaitable » en 1935 en Allemagne, si bien que toute cette annexe ne parut pas dans l'ouvrage, mais fut distribuée en dehors des circuits de librairie. » 27... D'autres fûrent moins chanceux : comme Thomas Mann, exilé et déchu de sa nationnalité en raison de ses mises en garde contre le nazisme ; à plusieurs reprises, il s'est élevé contre la politisation germanique du « sans-patrie ». Enfin, remarquons également la parution en 1925 du recueil Le combat avec le démon (essai sur Kleist, Hölderlin, et Nietzsche) de Stefan Zweig, présentant le philosophe sous une apparence bien plus humaine (et souffrante), loin de l'image légendaire imposée par la biographie officielle d'Elisabeth Förster-Nietzsche. Dès 1933, d'ailleurs, les livres de cet auteur "juif" étaient brûlés en autodafé.
Aussi, il est intéressant de voir que Georges Bataille fut longtemps accusé de « surfascisme » 28, alors qu'il condamnait avec vigueur aussi bien la politique russe que teutonique - mais sans se rallier derrière les compromis de la bonne pensée (là était son tort), gardant un furieux désir d'agir sur le monde. Bref, ces personnes intègres, favorables à un Nietzsche "propre", furent bien souvent des victimes privilégiées de la calomnie, de la menace, de la censure.

 


Le bon européen



Nietzsche était tout le contraire d'un nationaliste, et même : tout le contraire d'un "Allemand" ! Critiquant sans cesse la culture du pays où il est né, Nietzsche admirait la France, voyageait beaucoup, et avait de nombreux correspondants à travers l'Europe ; dans son autobiographie Ecce homo, alors qu'il se souvient de Wagner et de l'échec d'une renaissance - ou plutôt : une guérison - de la civilisation allemande, il avoue tout son dégoût : « Les Allemands n'ont aucune idée de leur vulgarité - mais c'est bien là le comble de la vulgarité - ils n'ont même pas honte de n'être qu'Allemands... Ils se mêlent de tout, ils se croient capables de se prononcer sur tout - et je crains bien qu'ils ne se soient déjà prononcés sur moi... Ma vie entière est la preuve rigoureuse de ces principes. C'est en vain que j'y cherche un signe de tact, de délicatesse à mon égard. De la part de Juifs, oui, jamais encore de la part d'Allemands. » 29. Et encore : « - L'art allemand! Le maître allemand! La bière allemande!... Nous autres, qui ne savons que trop bien quels artistes raffinés, quel cosmopolitisme de l'esprit il faut pour entendre l'art de Wagner, nous étions hors de nous de retrouver Wagner affublé de « vertus » allemandes. » 30.
Contre la bêtise des Allemands, Nietzsche choisit la compagnie de leurs ennemis : celle des Juifs, et celle de la culture française dont il salue la « vieille et diverse culture de moralistes, qui fait qu'on rencontre même chez de petits romanciers de journaux ou n'importe quel boulevardier de Paris une sensibilité et une curiosité psychologique dont en Allemagne, par exemple, on n'a aucune idée (ni encore moins rien d'approchant). » 31. Ce que Nietzsche désire, c'est un brassage des cultures, permettant l'émergence d'une nouvelle Europe, d'une civilisation moins étriquée, propice à l'apparition de grands hommes. Nietzsche se veut un « bon Européen », et dans son Gai savoir, nous pouvons lire cet extrait de l'aphorisme intitulé "Nous autres « sans-patrie »" qui justifie et approuve le métissage menant à « l'homme européen » :

Non, nous n'aimons pas l'humanité ; mais, d'autre part, nous sommes bien loin d'être assez « allemands » au sens où le mot « deutsch » a cours aujourd'hui, pour nous faire les porte-parole du nationalisme et de la haine raciale, pour nous réjouir de l'infection nationaliste grâce à laquelle à présent les peuples en Europe se barricadent l'un contre l'autre et se mettent réciproquement en quarantaine. Nous sommes trop désinvoltes pour cela, trop malicieux, trop gâtés, mais aussi trop avertis, nous avons trop « voyagé » : nous préférons de beaucoup vivre sur les montagnes, à l'écart, « inactuels », dans les siècles passés ou à venir, rien que pour nous épargner la colère silencieuse à laquelle nous serions condamnés en tant que témoins d'une politique qui rend l'esprit allemand stérile en le rendant vaniteux, et qui de surcroît est une petite politique : pour que sa propre création ne se décompose pas aussitôt, ne lui faut-il pas la situer entre deux haines mortelles ? Ne faut-il pas qu'elle vise à éterniser le morcellement de l'Europe en petits Etats?... Nous autres sans-patrie, nous sommes quant à la race et quant à l'origine, trop nuancés et trop mélangés, en tant que « hommes modernes », et par conséquent trop peu tentés de prendre part à cette débauche et à ce mensonge de l'auto-idolâtrie raciale qui aujourd'hui s'exhibe en Allemagne en tant que signe distinctif des vertus allemandes et qui chez le peuple du « sens historien » donne doublement l'impression de la fausseté et de l'inconvenance. Nous sommes, en un mot, - et ce sera ici notre parole d'honneur! - de bons Européens, les héritiers de l'Europe, héritiers riches et comblés, mais héritiers aussi infiniment redevables de plusieurs millénaires d'esprit européen

 


Des "races" aux contours incertains...



Dans ses écrits, Nietzsche emploie souvent le mot "race". Si aujourd'hui ce mot nous rappelle surtout le délire racial et criminel occasionné par le nazisme, pour Nietzsche, qui vivait à la fin du 19ème siècle, ce terme n'était pas aussi lourd de significations ; on l'utilisait donc de manière plus ingénue, et on lui attribuait des significations très larges 32. Aussi, les auteurs grecs et romains employaient souvent la notion de "race" - dans un sens qui se avait tendance à se confondre avec celui de "communauté" - , et nous savons combien Nietzsche, ancien philologue, était pétri de littérature antique (il interprétera d'ailleurs à plusieurs reprises le "mythe des races" chez Hésiode 33)... Chez Nietzsche, la "race" n'équivalait donc pas obligatoirement à des énoncés strictement biologiques, et pour ne pas caricaturer ses considérations, il est nécessaire de les appréhender dans toute leur complexité, de voir les liens - différemment tissés selon chaque cas - entre race, civilisation et culture 34. Par exemple, lorsqu'il affirme « Il est indispensable que nous disons ici qui nous ressentons comme notre opposé : les théologiens et tout ce qui a du sang de théologien dans les veines » 35 alors que lui-même est issu d'une famille de théologien ! Nous ne pouvons pas le prendre à la lettre sans risquer de distordre sa pensée. De même, lorsqu'il dit « attendre une nouvelle race de philosophes » 36, il ne parle bien sûr pas d'un peuple constitué uniquement de philosophes mais plutôt d'un courant philosophique à venir... Dans Le gai savoir, voici comment, après avoir longuement décrit le mouvement des vagues, il s'adresse à elles : « Dansez à votre gré, belles tumultueuses, hurlez de plaisir et de méchanceté - à nouveau plongez, au fond du gouffre versez vos émeraudes et jetez par-dessus vos blanches dentelles infinies de mousse et d'écume - j'applaudis à tout, car tout vous sied également, vous à qui je suis redevable de tout : comment jamais vous trahir ? Car - sachez-le bien! - je vous connais, vous et votre secret, je connais votre race! Vous et moi ne sommes-nous pas d'une seule et même race! - Vous et moi, n'avons nous pas un seul et même secret! » 37. Il s'agit probablement ici de cette "race" de ces philosophes à venir - plus exactement, de leurs prédécesseurs - dont il a déjà été fait mention. Ces quelques exemples, je l'espère, suffiront amplement à convaincre les lecteurs qui ne sont pas choqués d'apprendre que le sens des mots dépend de leur contexte.
Nietzsche ne croyait à aucun autre monde qu'au monde réel, le monde des "apparences". En bon philosophe, il ne voit pas la morale comme une chose métaphysique mais plutôt comme une question de goût, l'expression des corps (il se déclare "physiologiste") ; et, élargissant encore l'étendue de ses recherches, il remarque : « Il est impossible qu'un homme ne porte pas dans son corps les goûts et les préférences de ses parents et de ses aïeux, même quand les apparences semblent prouver le contraire. C'est le problème de la race. » 38. Bien sûr, Nietzsche tente de manipuler ce concept avec précautions, et c'est pourquoi il insiste tout particulièrement sur l'importance de l'atavisme : « - J'aime à considérer les hommes rares d'une époque comme autant de rejetons tardifs de civilisations révolues, issus de leurs forces et qui surgissent brusquement : pour ainsi dire comme l'atavisme d'un peuple et de ses moeurs » 39 ; ainsi, en mettant le doigt sur la complexité des héritages physiologiques, il met en garde contre les interprétations simplistes, contre les vues trop courtes. Et dans Ecce homo, il va jusqu'à affirmer : « Toutes les notions répandues sur les degrés de parenté sont un non-sens physiologique que rien ne saurait surpasser. De nos jours encore, le pape fait commerce de ce non-sens. C'est avec ses parents que l'on a le moins de parenté : ce serait le pire signe de bassesse que de se vouloir « apparenté » à ses parents. » 40. Cette déclaration réfute entièrement la validité des systèmes de droits basés sur le "droit du sang", sur les "races", tel que l'on comprend généralement ces termes. Ses considérations lui permettent d'affirmer dans le même aphorisme, comme en contre-pied : « Je suis un noble polonais pur sang ; dans mes veines, pas une goutte de sang mauvais, et surtout pas de sang allemand. Quand je cherche mon plus exact opposé, l'incommensurable bassesse des instincts, je trouve toujours ma mère et ma soeur, - me croire une « parenté » avec cette canaille serait blasphémer ma nature divine. ».

 


Quelques réflexions sur les "races"



Malgré ces nombreuses preuves réduisant à néant toute tentative d'interprétation de la philosophie nietzschéenne comme proche d'une position raciste ou antisémite, quelques néo-nazis continuent à détourner ces écrits, espérant par là trouver un semblant de caution à leur idéologie. Pour cela, certains passages de La généalogie de la morale pouvant prêter à confusion sont cités dans ce but. Par exemple, ils aiment à rappeler que Nietzsche parle à un moment d'un « médecin qui a soigné des Noirs (ceux-ci étant considérés comme les représentants de l'homme préhistorique) » 41. Il est dommage que ces personnes se bornent à citer seulement ces quelques mots, car un plus large extrait permet de comprendre que Nietzsche est en fait très favorable à cette "race" qui supporte bien mieux la douleur que la majorité de leurs contemporains : « Aujourd'hui où l'on ne cesse d'avancer la souffrance comme le premier des arguments contre l'existence, comme son point d'interrogation le plus grave, on ferait bien de se rappeler les temps où l'on en jugeait à l'inverse, parce qu'on ne voulait pas renoncer à faire souffrir et qu'on y voyait un charme de premier ordre, un véritable encouragement à vivre. Peut-être - disons-le à la consolation des douillets - la douleur faisait-elle jadis moins mal qu'aujourd'hui ; telle est du moins la conclusion d'un médecin qui a soigné des Noirs ». Quant à la parenthèse dans laquelle Nietzsche désigne les Noirs comme étant « les représentants de l'homme préhistorique », remarquons qu'elle n'était pas présente sur le manuscrit originel mais fut ajoutée seulement sur la copie envoyée à l'éditeur (ce qui réduit considérablement l'importance que Nietzsche - on s'en doute bien, son but n'était pas d'inciter ici à la haine raciale - aurait pu porter à cette considération) - et surtout : que cette comparaison - certes, grossière mais néanmoins élogieuse - est un écho de l'état des sciences naturelles au 19ème siècle, bien moins avancées que celles de notre époque. Dans le même livre, nous trouvons la remarque philologique (probablement erronée, soit dit en passant) suivante : « Le latin malus (que je place à côté du mot melas) pourrait avoir caractérisé l'homme du commun comme homme de couleur foncée, surtout comme homme aux cheveux noirs (« hic niger est »), puisque l'indigène pré-aryen du sol italique tranche le plus nettement par sa couleur sur la race blonde des conquérants aryens, devenus ses maîtres » 42. Les personnes qui citent ce passage dans un but mal intentionné oublient souvent de préciser que Nietzsche expose ici avant tout sa théorie de la généalogie de la morale, selon laquelle ce sont les personnes détenant le pouvoir (ici, les "conquérants aryens") qui donnent le nom de "bon" et de "mauvais" aux choses. Nietzsche - ce cosmopolite aux cheveux bruns - n'était pas assez naïf pour voir une bonne chose dans une suprématie de brutes blondes (suprématie qui l'aurait exclu), lui qui était un penseur de la modernité : « nous sommes quant à la race et quant à l'origine, trop nuancés et trop mélangés, en tant que « hommes modernes », et par conséquent trop peu tentés de prendre part à cette débauche et à ce mensonge de l'auto-idolâtrie raciale ». Quant aux dénominations "aryens" et "races blondes" - encore une fois : avatars des sciences naturelles de l'époque - elles apparaissent pour le moins dire très rarement dans les écrits de Nietzsche, qui est bien étranger aux ressassements pathologiques des antisémites.
Nietzsche s'intéressait aussi au problème du métissage, nous l'avons déjà vu. Là encore, il faut savoir lire intelligemment : lorsqu'il parle de la laideur de Socrate comme l'expression d'un « développement gêné par le métissage » 43, il ne s'agit pas d'une condamnation en soi du métissage, mais d'un cas précis (dont Nietzsche explore les multiples aspects dans ses écrits) : le « problème Socrate », qui représente le début d'une philosophie malsaine, obnubilée par les problèmes moraux. « Dans la race nouvelle qui reçoit en son sang l'héritage de normes et de valeurs différentes, tout est agitation, dérèglement, doute, projet ; les meilleures énergies agissent comme des inhibitions, les vertus mêmes se contrarient et s'affaiblissent mutuellement ; les corps aussi bien que les âmes ne connaissent ni équilibre ni centre de gravité ni aplomb. » 44. Avec Socrate, l'effet de ce mélange est néfaste, les différentes humeurs ne s'accordent pas entre elles ; mais il existe aussi des cas contraires, où l'harmonie est le résultat heureux de ce métissage : « Le commerce et l'industrie, l'échange de lettres et de livres, la mise en commun de toute la culture supérieure, le changement rapide de lieu et de site, la vie nomade propre actuellement à tous ceux qui ne possèdent pas de terres [...] donneront nécessairement naissance, par suite de croisements continuels, à une race mêlée, celle de l'homme européen. » 45. Il ajoute quelques lignes plus bas : « Dès qu'il ne s'agit plus du maintien des nations, mais de la production d'une race européenne mêlée et aussi forte que possible, le Juif en est un élément aussi utilisable et souhaitable que n'importe quel autre vestige national. ». Et même, c'est grâce aux juifs qu' « il n'y a pas eu de rupture dans l'anneau de la culture qui nous relie maintenant aux lumières de l'Antiquité gréco-romaine. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l'Occident, c'est le judaïsme qui a essentiellement contribué à l'occidentaliser derechef et sans trêve : ce qui équivaut en un certain sens à faire de la mission et de l'histoire de l'Europe la continuation de celles de la Grèce. ». Ces paroles ne raviront guère les fascistes qui espéraient récupérer la critique de Socrate pour proposer un "retour" au modèle social (et soit-disant "racialement pur") des Anciens et par là repousser le peuple Juif ! Nous sommes modernes et nous apprécions l'héritage que nous transmettent les juifs - voilà deux qualités que les racistes qui s'obstinent à singer les Grecs et les Romains ne peuvent comprendre.
D'ailleurs, estimer que la race grecque antérieure à la venue de Socrate était une race "non-mêlée" serait une ineptie : Nietzsche n'était pas un penseur dogmatique, et connaissant Darwin, il n'imagineait pas que les Grecs étaient tombés "purs" du Ciel, tels des Idées platoniciennes. Ainsi, dans la définition qu'il en donne, Nietzsche évite un regard figé sur ce phénomène, car selon lui la pureté de race se crée 46 :

La pureté est le résultat final d'innombrables adaptations, absorptions et éliminations, et le progrès vers la pureté se manifeste en ceci que la force présente dans une race se limite de plus en plus à certaines fonctions choisies, tandis qu'auparavant elle devait se méfier de trop de choses souvent contradictoires : une telle limitation offrira toujours l'aspect d'un appauvrissement, elle exige d'être jugée avec prudence et délicatesse. Mais finalement, lorsque le processus de purification a réussi, toute la force qui se dissipait auparavant dans le combat des qualités discordante se trouve à la disposition de l'ensemble de l'organisme : c'est pourquoi les races devenues pures sont toujours également devenues plus fortes et plus belles. - Les Grecs nous offrent le modèle d'une race et d'une civilisation devenues pures : espérons qu'un jour il se constituera aussi une race et une culture européennes pures.

 


Positions politiques



Même après avoir admis que Nietzsche n'aurait jamais accepté de cautionner l'antisémitisme nazi, certaines personnes considèrent toujours Nietzsche comme un instigateur du totalitarisme (et plus particulièrement : celui du IIIème Reich). Dans cette optique, un amalgame consiste à affirmer que le « Reich de mille ans » que Hitler comptait instaurer était déjà annoncé dans Ainsi parlait Zarathoustra. Encore une fois, cette interprétation n'est valide qu'à condition de sortir la phrase de son contexte : le mot "Reich" peut signifier "empire", "royaume", ou - et là, c'est dans son sens figuré - "règne". C'est bien sûr dans ce dernier sens qu'il faut comprendre le terme Reich, car il ne s'agit nullement de politique dans ce passage, mais uniquement de l'enseignement philosophique athée de Zarathoustra : une lecture du passage concerné compris dans sa globalité nous montre un Zarathoustra se riant des hommes qui crient « Ecoutez-moi ou je vous fouetterai avec les verges de Dieu ! », et qui espère un avenir débarrassé de ce ressentiment religieux lorsqu'il annonce « Notre grand hasard, qui est notre grand et lointain règne [Reich] de l'homme, le règne [Reich] de Zarathoustra qui dure mille ans. » 47. Le « règne de l'homme » est à comprendre par opposition au règne de Dieu. Ceci dit, Nietzsche était loin de désirer un "Reich de mille ans" - ni même le moindre "Reich", en fait : « Quant à la « Triple alliance » : l'alliance d'un peuple intelligent avec le « Reich » ne sera jamais qu'une mésalliance... » 48. Ce rapprochement est d'autant plus stupide que Nietzsche, qui acceptait avec bonheur le qualificatif de « radicalisme aristocratique », affichait le plus grand mépris pour toute forme de populisme. Qu'y a-t-il en effet de plus éloigné du « Ein Reich, Ein Volk, Ein Führer » (Un Reich, Un peuple, Un Führer) que ce passage d'Ainsi parlait Zarathoustra : « Etat est le nom le plus froid de tous les monstres glacés. Il ment d'ailleurs froidement, et ce mensonge sort de sa bouche : « Moi, l'Etat, je suis le peuple. » » 49 ? Et plus loin : « Evitez donc la mauvaise odeur! Eloignez-vous de la fumée de ces sacrifices humains! ».
Une chose que l'on a souvent reproché à Nietzsche est son aristocratisme foncier, couplé avec un refus de condamner systématiquement toute forme de violence. Par exemple, nous pouvons lire dans Par delà bien et mal : « vivre, c'est essentiellement dépouiller, blesser, dominer ce qui est étranger et plus faible, l'opprimer, lui imposer durement sa propre forme, l'englober et au moins, au mieux, l'exploiter » 50. Ces paroles choqueront certainement les personnes qui ont fait profession de foi de pacifisme (c'est justement le but recherché). A leur indignation morale, en effet, nous ne pouvons rien objecter - car, pour le philosophe, la moralité ou l'immoralité de la nature n'est pas un argument valable contre sa réalité. Lucrèce nous apprenait déjà, sur un ton moins provocateur, que la nature, « ne laissant rien naître qu'aux dépens de la mort d'autrui », n'est pas pacifique : « chacun s'accroît et se nourrit d'une matière propre. La terre, sans certaines pluies saisonnières, ne réussirait pas à produire ses fruits, notre joie, et les êtres animés, sans nourriture, ne pourraient propager leur espèce ni conserver la vie. » 51. Ne pas s'indigner a priori du caractère tyrannique de chaque existence est ce à quoi la probité philosophique nous mène : « cette réalité est le fait premier de toute l'histoire : ayons donc l'honnêteté de le reconnaître ! - » 52. Depuis les commencements de la philosophie, on l'avait bien compris : « Le conflit est le père de toutes choses, roi de toutes choses » 53. Bien sûr, cela ne signifie pas que les humains doivent obligatoirement cumuler campagnes militaires et tueries. Dans l'aphorisme que nous avons cité précédemment, Nietzsche le précise bien : « S'abstenir mutuellement de s'offenser, de se violenter, de s'exploiter, reconnaître à la volonté d'autrui autant de droits qu'à la sienne, voilà des principes qui, en un sens grossier, peuvent engendrer de bonnes moeurs entre les individus, une fois certaines conditions remplies (à savoir la similitude des énergies et des critères chez les individus et l'appartenance de ceux-ci à un même corps social). ». Reste à déterminer l'étendue et la nature de ce « corps au sein duquel, comme nous l'avons admis, les individus se traitent en égaux ». Nous pouvons donc, en suivant les objections de Nietzsche contre le concept de pure égalité, évaluer différement de lui quelles sortes d'égalités juridiques conviennent le mieux à notre situation politique - et ainsi en arriver à préférer, contre Nietzsche, le régime démocratique.
Enfin, si Nietzsche a formulé les plus vives critiques face aux démocraties, ce n'était pas pour assouvir un instinct de tyrannie, au contraire. Ce que Nietzsche craint ici, c'est surtout la déchéance de la civilisation, soumise au règne de l'opinion : « - Mais que dire, maintenant que commence à s'imposer cette conception toute différente de l'idée de gouvernement que l'on enseigne dans les Etats démocratiques ? que l'on ne voit plus rien d'autre en lui que l'instrument de la volonté du peuple, non plus un haut rapporté à un bas, mais tout bonnement une fonction de l'unique souverain, le peuple ? » 54. En effet, dès ses premiers écrits et conférences, il voit dans l'Etat l'ennemi de la culture, car « on exige de la culture qu'elle abandonne ses plus hautes prétentions à la souveraineté et qu'elle se soumette comme une servante à une autre forme de vie, nommément celle de l'Etat » 55 (nous devinons aisément le dégoût qu'il aurait ressentit face à la propagande stalinienne, mussolinienne ou hitlérienne) ; et jusqu'à son oeuvre dernière, il vitupérera sans cesse contre la sous-culture utilitaire fabriquée par sa société : « D'une soutenance de thèse : - « Quelle est la tâche de tout enseignement supérieur? » - « Faire de l'homme une machine ». » 56. Bref, si nous pouvons adresser des critiques à Nietzsche sur ses positions aristocratiques, ce ne sera pas en accusant de "conservatisme" cette personne qui s'est dressée contre à peu près toutes les autorités de son temps. Ajoutons aussi que même le plus fervent adhérent à la cause démocratique devra reconnaître la pertinence des critiques de Nietzsche sur ce régime qui à été (et est toujours) un terreau propice à la démagogie, à la soumission de l'opinion commune, empêchant tout progrès 57. Reste, pour notre époque, à perfectionner nos démocraties, et non pas à se satisfaire du soit-disant modèle de liberté et de tolérance que l'on tente d'imaginer incarné dans nos gouvernements : qu'un Hitler se soit fait élire sous un régime démocratique nous fait rapidement déchanter sur le rêve de la "perfection en soi" du régime démocratique.
Pour répondre aux craintifs, apeurés par la "pensée dangereuse" de Nietzsche, qui insinuent pour se rassurer : « mais si on a pu détourner la pensée de Nietzsche au profit d'une idéologie néfaste, n'est-ce pas là une preuve de sa malfaisance ? » - alors que toute cette sombre histoire repose sur des assemblages et déformations idéologiques -, nous laisserons la parole à Giorgio Colli 58 :

Il peut certainement arriver, pour un court laps de temps, que la musique de Beethoven embrase d'une noble ardeur l'âme d'un être violent ou d'un oppresseur ; si cette musique pouvait ensuite se traduire par des mots, qui affirmera que de ces mots ne pourraient être tirées des justifications de la violence et de l'oppression ? Voudrions-nous alors interdire la musique de Beethoven qui, précisément parce qu'elle est universelle, touche un grand nombre d'âmes que l'on ne peut qualifier de nobles ? Tel fut pourtant le sort de Nietzsche : être mis au ban à cause des hallucinations d'âmes basses ou pathologiquement dérangées. À partir du miroitement de phrases dont le contenu leur échappait, à partir d'exaltations momentanées se déposant ensuite dans les pensées quotidiennes, exsangues ou troubles, d'aucuns tentèrent de justifier un lien véritable avec l'impulsion dont elles avaient surgi et élaborèrent des interprétations forcenées. Nietzsche devint un fantôme, et c'est ce fantôme qui fut l'objet par la suite et encore aujourd'hui des réprobations de ceux qui ont succédé aux fanatiques exaltés.

 


Lire Nietzsche


« bien lire, c'est-à-dire lentement, profondément, en
regardant prudemment derrière et devant soi, avec
des arrière-pensées, avec des portes ouvertes,
avec des doigts et des yeux subtils... »

Aurore
Préface, §5

Nietzsche aborde des sujets pour le moins sensibles, mais nous voyons aussi qu'il garde toujours une certaine distance, une certaine ironie vis-à-vis de ses propres affirmations (c'est même la base de sa philosophie). Ainsi : « Qu'on me pardonne si, après une brève et dangereuse incursion sur ce terrain où sévit l'infection, je n'en reviens pas tout à fait indemne et si, comme tout le monde, je me suis mis à réfléchir sur des sujets qui ne me regardent en rien : premier symptômes d'infection politique. J'ai réfléchi, par exemple, sur les Juifs » 59. Et qui cherche autre chose chez Nietzsche qu'un simple ton explosif n'aura pas eu besoin de ce long exposé pour comprendre qu'il est idiot de prendre au pied de la lettre les mots d'un philosophe-artiste. Nietzsche est considéré par la plupart comme un des plus grands prosateurs allemands, nuançant non seulement par l'écriture en aphorismes se répondant à travers leurs échos (aussi : une conscience du caractère forcément parcellaire de ses connaissances), mais aussi - là est le musicien - par le style, le mouvement : « Communiquer par les signes - y compris le tempo de ces signes - un état, ou la tension interne d'une passion, tel est le sens de tout style : et si l'on songe que la diversité des états intérieurs est chez moi exceptionnelle, il y a donc chez moi beaucoup de possibilités de styles - l'art du styliste le plus versatile qu'homme ait jamais maîtrisé. » 60. Ce qui permet de sélectionner ses bons lecteurs parmi un public restreint, ayant le sens de la nuance : ses livres, « il faut, pour les conquérir, les poings les plus hardis et les doigts les plus délicats. La moindre infirmité de l'âme en interdit une fois pour toutes l'accès, et même la moindre dyspepsie : il ne faut pas avoir de nerfs, il faut avoir un ventre joyeux. » 61. Finalement, taxer Nietzsche de racisme, n'est-ce pas là la marque d'un grave manque de sensibilité ?
Et même, nous connaissons la fameuse déclaration de Nietzsche dans Par delà bien et mal : « ce que toute grande philosophie a été jusqu'à ce jour : la confession de son auteur, des sortes de mémoires involontaires et qui n'étaient pas pris pour tels » (§6). Il n'est pas inutile de l'appliquer (sans pour autant en faire une rengaine) à son auteur. Par exemple, lorsque Nietzsche décerne aux Juifs les plus grandes éloges, le considérant comme le seul peuple capable de le lire ; il n'est pas abusif d'y voir une part de réaction contre l'antisémitisme de sa soeur, ou - plus simplement - avec le fait que ses rares succès aient été remportés auprès de juifs 62. La démesure peut souvent être le résultat d'épreuves qui nous ont profondément touché, comme ce fut probablement le cas chez Nietzsche dont le côtoiement journalier du christianisme le plus méprisable l'amena, dans les dernières années de sa vie consciente (qui, on le sait, fut une période de grande solitude, Nietzsche devenant quasiment étranger à la société de ses semblables), à porter les jugements les plus intransigeants sur toute attitude approchant des sentiments chrétiens. Lorsqu'il fait l'éloge, dans ses derniers écrits 63, du Code de Manou en tant que contre-exemple des Lois du Nouveau Testament - Lois qui imposent un médiocre "amour pour tous" (et donc une incapacité à savoir aimer ceux et celles qui le méritent plus que d'autres) - nous pouvons à juste raison être choqués par ce Code de lois qui détermine une classe de tchandalas condamnés à porter des vêtements de cadavres, à boire uniquement l'eau des marécages, et ne pouvant pas même utiliser celle-ci pour se laver ! L'insistance provocante avec laquelle Nietzsche vante la "virilité" de ce Code peut sembler odieusement excessive ; mais il faut bien être conscient qu'il ne désire nullement l'application de ces Lois : il ne fait que saluer, d'une manière assez cynique il est vrai, sur la puissance d'une telle politique pour mieux dévoiler la morbidité des chrétiens. De même, sa très virulente critique de l'égalitarisme démocratique, dans laquelle il n'a pas voulu voir plus loin qu'une dimension morale (l'expression du ressentiment des socialistes) 64, peut sembler outrancière, et surtout insuffisante ; d'autant plus qu'elle ne propose aucune réforme politique concrète, et cela ne permet pas de faire avancer beaucoup la discussion (que les critiques rencontrées soient positives ou négatives).
Finalement, il n'y a aucune raison valable pour que le lecteur, aussi haut place-t-il Nietzsche dans son estime, partage forcement toutes ses préférences. Cette attitude indépendante est même le propre de la philosophie de « l'esprit libre », et Nietzsche avait bien raison lorsqu'il affirmait, en se référant à une maxime de Carnot, un « honnête [...] républicain » (qui d'ailleurs s'était rallié à la Révolution française...) : « l'hommage inconditionnel envers les personnes est une chose ridicule » 65. Bref, s'il est possible d'être fidèle à cette passion de la connaissance et de la liberté d'esprit que cultiva Nietzsche, ce n'est pas en se voulant dogmatiquement "nietzschéen" ; cette vérité, bien souvent ignorée des "disciples", est aussi exposée dans ce passage d'Ainsi parlait zarathoustra - que Nietzsche cite aussi (c'est pour le moins significatif) dans sa préface à Ecce homo : « En vérité, je vous le conseille : quittez moi et révoltez-vous contre Zarathoustra! Et mieux encore : ayez honte de lui! Peut-être vous a-t-il trompés. [...] Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver ; et je ne reviendrai parmi vous que lorsque vous m'aurez tous renié. » 66. Face à la géniale expression de Nietzsche, il est d'autant plus nécessaire de ne pas laisser s'évanouir son propre sens critique, car - c'est là aussi ce qui fait toute sa force et sa vérité - ainsi que le remarquait avec beaucoup de lucidité Lou Salomé, « Nietzsche veut convaincre l'individu tout entier, il veut que sa parole plonge dans l'âme et en retourne les profondeurs, il ne cherche pas à instruire mais à convertir. » 67 (peut-être est-ce là son reste de "sang de théologien" ?). Si Nietzsche désirait si ardemment toucher ses lecteurs, ce n'était pas dans le but de les 'ensorceler', mais seulement parce qu'il voulait provoquer (et non contrôler) les plus fortes passions.
Ceci dit, son mépris aristocratique hypertrophié, ou encore, sa tendance à se prononcer sur des sujets qu'il ne maîtrise pas suffisamment (ne serait-ce que parce qu'au dix-neuvième siècle, l'information politique et économique internationale était moins bien distribuée qu'aujourd'hui), ne seront guère appréciés de tous. Certaines personnes refuseront d'être séduites par sa démesure, tout comme certains considèrent que la musique de Beethoven cultive excessivement le sentiment de grandiose. C'est là une question de caractère. Cela empêche-t-il de reconnaître l'intérêt de ses observations ? Loin de là ! Il serait même trop facile de nier cette réalité : une lecture réceptive suscite en nous les plus forts sentiments, nous interpelle, nous provoque - nous incite à agir. Chose rare, qui visiblement dérange certains philosophes habitués à penser confortablement. Ceux-ci, pour éviter d'avoir à répondre aux défis que lance Nietzsche à ses interlocuteurs, préfèrent passer sous silence les vérités qu'il a mises a nu ; en le disqualifiant par les procédés les plus grossiers : à cet égard, le spectre du nazisme, qui hante la réception posthume de son oeuvre, constitue un instrument bien pratique (et peu couteux intellectuellement) pour excommunier ce "cas douteux". C'est simplement faire appel aux "bons sentiments" reposants (dont la logique consiste à condamner rapidement un cas s'il se présente mal) - ceux-là même dont Nietzsche n'a cessé de dénoncer le caractère mensonger. Ce comportement n'est pas celui de philosophes. Au contraire : qui veut réellement être fidèle à l'esprit de probité et d'indépendance qui rend la philosophie nietzschéenne si attirante doit conserver cette tension interne, méfiante aussi bien à l'égard de Nietzsche qu'à l'égard de nos propres convictions ; car en suivant ainsi Nietzsche, on apprend à se suivre soi-même et on désapprend pour toujours à être disciple 68.











Nietzsche est aujourd'hui victime des réprobations de ceux qui ont succédé aux fanatiques exaltés : si hier les nazis déformaient ses écrits pour se les approprier, aujourd'hui ce sont les biens pensants qui renouvellent ces déformations pour écarter plus aisément ce philosophe gênant. Un exemple éclatant du genre de solidarité qui se développe face à la "menace nietzschéenne" est l'ouvrage collectif publié sous la direction de Luc Ferry et Alain Renaut : Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens ? (Grasset, 1991). Ce livre fut même traduit en anglais, pour être édité à deux reprises (University of Chicago Press, janvier & avril 1997). C'est dire la portée de cet ouvrage effarant, qui accumule les erreurs niaises, les contresens grossiers, les arguments tendancieux - orientés de manière à présenter Nietzsche comme un apôtre de l'antisémitisme, du racisme, de l'eugénisme, de l'esclavagisme et de la barbarie. Inutile de s'attarder à répertorier les erreurs de l'ouvrage en question - ce serait particulièrement laborieux, et bien peu rentable intellectuellement -, d'autant plus que d'autres ont déjà accompli cette sordide besogne, pour conclure sur une mise en garde légitime : « C'est pourquoi la pire des lectures de Nietzsche - dont ce livre donne plus d'un exemple - consiste à le prendre au pied de la lettre, à lui rogner les métaphores et à conclure de là que, décidément, il n'est ni compréhensible ni fréquentable. Cette façon de faire est la pire parce qu'elle va totalement à l'encontre du geste du philosophe artiste, mais aussi parce que c'est précisément en prenant certaines phrases de Nietzsche au pied de la lettre que les nazis ont cru pouvoir l'annexer. » 69.
Nous le comprenons facilement : ce genre d'accusations qui s'appuient sur un déploiement de bons sentiments, qui pointent du doigt quiconque refuse de faire sa déclaration d' « amour de l'humanité » 70, tient avant tout à conforter une philosophie de la pensée tranquille, comme celle qui « s'indigne » contre le racisme mais qui continue à élire des politiciens instaurant des lois discriminatoires. Nietzsche, lorsqu'il dénonçait l'hypocrisie de son époque, crachait sur ce comportement mesquin. Il suffit de savoir lire pour s'en rendre compte 71 :

tous les gens prudents et politiques ont beau désavouer catégoriquement l'antisémitisme proprement dit, cette prudence et cette politique ne sont pas dirigées contre le sentiment antijuif lui-même, mais seulement contre ses dangereux excès
Il n'y a qu'à remplacer le mot "juif" par le nom de la minorité qu'il est de coutume d'opprimer selon les pays et les époques pour voir dans ces mots une vérité toujours actuelle.


 

 



Les images de cette page, excepté celle de Hitler face au buste de Nietzsche (provenant du site de Helmut Walter) viennent du site Nietzsche en Castellano



Notes :



1)
Nous nous bornerons aux falsifications nazies. Remarquons toutefois que ceux-ci ne sont pas les seuls à présenter Nietzsche comme un précurseur du nationnal-socialisme ; dès lors qu'il s'agit de servir une idéologie, les partisans semblent se faire assez peu regardants quant à l'authenticité de leurs informations : Cf. Arno Münster, Nietzsche et le nazisme, « Nietzsche dans la réception marxiste » (Kimé, 1995) où est abordé le cas d'un marxiste-léniniste : Georg Lukács.
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2)
L'Antéchrist, §9.
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3)
L'Antéchrist, §24.
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4)
La généalogie de la morale, "La « faute », la « mauvaise conscience »", §22.
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5)
Cf. Jocelyn Bézecourt, « La complicité passive du Vatican à, l'égard du nazisme », sur le site Athéisme. Le lecteur intéressé pourra se reporter notamment au travail de Saul Friedlander : Pie XII et le IIIe Reich - Documents (Seuil, 1964).
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6)
Aurore, §68.
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7)
Aurore, §205.
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8)
Aurore, §205.
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9)
Par delà bien et mal, §248.
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10)
Par delà bien et mal, §10.
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11)
Par delà bien et mal, §195. (traduction modifiée).
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12)
L'Antéchrist, §24.
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13)
Fragment Posthume 21 [7]
Remarquons que ce fragment d'automne 1888 n'a pas été sélectionné (nous en devinons la raison) pour être inséré dans l'ouvrage destiné par Elisabeth à sa propagande idéologique : La volonté de puissance.
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14)
Ecce homo, "Humain trop humain" §2.
Le terme allemand employé est "Missgeburt" - j'utilise ici la traduction d'Alexandre Vialatte.
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15)
La généalogie de la morale, la "faute", la "mauvaise conscience", §11.
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16)
Cf. Curt-Paul Janz, Nietzsche, III, 3-4 (Gallimard).
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17)
Lettre à Franziska Nietzsche du 18 octobre 1887, in Dernières lettres (Rivages, 1989).
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18)
Lionel Richard, "Avatars d'une victime posthume", in Magazine littéraire (janvier 2000, n° 383).
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19)
Il s'agit du FP 10 [31], recopié de manière erronée dans l'édition "canonique" de La volonté de puissance (§877). Il ne s'agit vraisemblablement pas d'une erreur de lecture, puisque les mots 'confondus' ("Entschuldigung" pour "Einschränkung") sont aisément discernables - d'autant plus qu'Elisabeth, pour monter cette édition, était aidée par Peter Gast (qui déchiffrait aisément l'écriture de son ami). Cette édition ne fut pas traduite dans notre langue, mais on peut retrouver la même faute dans la version français de l'édition Würzbach (Gallimard, 1995).
Pour les manipulations de lettres et textes, cf. les "notes et variantes" de : Crépuscule des idoles, L'Antéchrist et Ecce homo dans l'édition Colli-Montinari. Pour l'utilisation du caractère systématique de La volonté de puissance favorable aux délires nazis, cf. Mazzino Montinari, "Interprétations nazies", in « La volonté de puissance » n'existe pas (Eclat, 1996)..
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20)
Cité par Arno Münster, Nietzsche et le nazisme, « Nietzsche et le nazisme » (Kimé, 1995).
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21)
Cité par Karl Löwith, Nietzsche : philosophie de l'éternel retour du même, p. 306 (Hachette, pluriel, 1998).
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22)
Ecce homo, Avant-propos, §4. (les citations qui suivent dans la note sont toutes tirées de cet aphorisme)
En juxtaposant l'aristocratisme nietzschéen ("élite") avec le vocabulaire religieux (les "élus" par le Seigneur), l'auteur commet un délit de blasphème - avec une finesse qu'apprécieront les personnes au courant des critiques nietzschéennes à l'encontre de l'égalitarisme chrétien. Cette expression est donc parodique vis-à-vis du "salut" religieux, et est peut-être même auto-parodique : si Nietzsche était pleinement conscient de sa supériorité sur les esprits idéalistes, son regard critique se portait naturellement aussi sur sa propre personne, et nous pouvons supposer légitimement qu'au final il nourrissait un sentiment de méfiance envers son propre pathos, sa tendance à l'emphase, d'autant plus lorsqu'il citait quelques lignes auparavant son Zarathoustra : « Ce sont les paroles les moins tapageuses qui suscitent la tempête, et les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombes ». Sur le sujet qui nous préoccupe ici - l'idolâtrie exaltée des nazis - retenons surtout cette parole : « Qui parle dans ces pages n'est pas un fanatique, on n'y "prêche" pas, on n'y exige pas de "foi" ».
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23)
Ecce homo, Pourquoi je suis un destin, §1.
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24)
Friedrich Nietzsche, V, 1, Mazzino Montinari (PUF).
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25)
Härtle Heinrich, Nietzsche und der National-sozialismus (Munich, 1938). Cité par Arno Münster, Nietzsche et le nazisme, « Nietzsche et le nazisme » (éditions Kimé).
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26)
Karl Jaspers Nietzsche, Einführung in das Verständnis seines Philosophierens (Berlin, 1936). Cité dans un compte rendu (non-signé) du même numéro d'Acéphale.
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27)
Karl Löwith, Nietzsche : philosophie de l'éternel retour du même, p. 305 (Hachette, pluriel, 1998).
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28)
Cf. Marina Galletti, "préface", p.10-12, in L'apprenti sorcier, Georges Bataille (La différence, 1999).
Alors que le terme de « surfascisme » signifiait un dépassement du fascisme par une critique de plein front, Breton et quelques surréalistes déformèrent le sens de ce néologisme pour le connoter péjorativement. M. Galletti : « Face à l'appropriation de Nietzsche par le nazisme et le fascisme, Bataille ressent la nécessité, en 1937, de rédiger dans Acéphale une « Réparation » au philosophe allemand. Non moins que Nietzsche, Bataille exige une réparation. Et, avant tout, de l'infamie de « surfascisme » qui, d'une manière voilée, continue à jeter une ombre sur son oeuvre. ».
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29)
Ecce homo, "Le cas Wagner", §4.
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30)
Ecce homo, "Humain trop humain", §2.
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31)
Par delà bien et mal, §254.
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32)
Par exemple, l'éminent historien Hippolyte Taine consacra un chapitre entier (IV,1) de sa Philosophie de l'art à « la race » grecque (ceci sans aucun antisémitisme ni xénophobie). Plutôt que de descriptions physiologiques il faut s'attendre ici à lire des tentatives de déterminations du caractère de ce peuple ancestral. Aussi, dans la préface à ses Origines de la France contemporaine, il justifie ainsi son approche nouvelle : « on permettra à un historien d'agir en naturaliste », posé devant son sujet « comme devant la métamorphose d'un insecte ». Nietzsche, comme bon nombre de ses contemporains, avait lu ces deux livres, et appréciait grandement leur auteur, allant jusqu'à le considérer comme le « premier des historiens vivant » (Par-delà bien et mal, 254).
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33)
Aurore, §189.
Cette comparaison est reprise dans La généalogie de la morale, "« Bon et méchant », « Bon et mauvais »", §11.
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34)
Notons que Nietzsche fut le collègue du célèbre historien (introduit en France grâce à Taine, justement) Jacob Burckhardt. Il l'admirait profondément et, ayant assisté à nombre de ses cours, il était bien sûr parfaitement au courant de l'objet sur lequel celui-ci appliquait sa discipline : la Kultur. En français, Kultur signifie soit "civilisation" soit "culture". Nietzsche tendait subtilement à franciser l'orthographe de ce mot en « Cultur » : montrant ainsi, en opposition à la culture allemande contemporaine (qu'il jugeait médiocre), sa préférence pour la civilisation française. Jeu de langages, jeu de mots, qui montre bien la polysémie du parler nietzschéen. Il est d'autant plus important de se rappeller cette polysémie lorsque sont employés des termes ambigus comme : « peuple », « race », « culture », « civilisation », etc.
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35)
L'Antéchrist, §8.
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36)
Par delà bien et mal, §2.
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37)
Le gai savoir, § 310.
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38)
Par delà bien et mal, §264.
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39)
Le gai savoir, §10.
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40)
Ecce homo, "pourquoi je suis si sage", §3.
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41)
La généalogie de la morale, "la « faute », la « mauvaise conscience »", §7.
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42)
La généalogie de la morale, "« Bon et méchant », « Bon et mauvais »", §5.
Sur le sens métaphorique (et aucunement raciste) de l'expression « bête blonde », cf. Patrick Wotling, Nietzsche et le problème de la civilisation, PUF, 1995, p 289-291 (PUF, 1995).
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43)
Crépuscule des idoles, "Le problème de Socrate", §3.
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44)
Par delà bien et mal, §208.
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45)
Humain trop humain, §475.
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46)
Aurore, §272.
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47)
Ainsi parlait Zarathoustra, IV, "L'offrande du miel".
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48)
Nietzsche contre Wagner, "Avant-propos".
Notons que le mot "mésalliance" est écrit en français dans le texte original, Nietzsche appuyant ainsi son penchant pour la Fance (Bizet contre Wagner).
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49)
Ainsi parlait Zarathoustra, I, "Des nouvelles idoles".
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50)
Par delà bien et mal, §259.
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51)
Lucrèce, De la nature, I, v.264 et v.191-195 (trad. J. Kany-Turpin).
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52)
Par delà bien et mal, §259.
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53)
Héraclite (DK [B 53] ; trad. Léon Robin).
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54)
Humain trop humain, §472.
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55)
Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement, "Préface" (six conférences prononcées en 1872).
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56)
Crépuscule des idoles, Divagations d'un « inactuel », §29.
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57)
Héraclite, encore : « Ils font confiance aux aèdes populaires / et comme instituteur se donnent le public / ne sachant pas que la majorité est mauvaise et la minorité bonne » (DK [B 104] ; trad. J.-P. Dumont).
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58)
Giorgio Colli, Ecrits sur Nietzsche, "Avant-propos" (Eclat).
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59)
Par delà bien et mal, §251.
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60)
Ecce homo, "pourquoi j'écris de si bons livres", §4.
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61)
Ecce homo, "pourquoi j'écris de si bons livres", §3.
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62)
Cf. par exemple la lettre à Peter Gast du 20 décembre 1887, in Dernières lettres (Rivages, 1989). Nietzsche dit avoir reçu deux lettres pour son livre Par delà bien et mal, « dont une du Dr Brandes (le Danois le plus spirituel qui soit aujourd'hui, c.a.d. juif). Celui-ci a la volonté de s'occuper sérieusement de moi : il est étonné de l' « esprit originaire » qui parle dans mes textes et utilise pour le caractériser l'expression de « radicalisme aristocratique ». C'est bien dit et bien senti. Ah ! - ces juifs ! ».
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63)
Cf. Crépuscule des idoles, "Ceux qui veulent « amender » l'humanité", §3-4 ; L'Antéchrist, §56-57.
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64)
Cf. par exemple Par delà bien et mal, §44 : « Ce qu'ils aimeraient réaliser de toutes leurs forces c'est le bonheur du troupeau pour tout le monde, le bonheur du troupeau qui pâture sa prairie, dans la sécurité, le bien-être, l'universel allégement de l'existence ; leurs deux comptines et doctrines les plus ressassées sont « l'égalité des droits » et « la pitié pour tous ceux qui souffrent » ».
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65)
Aurore, §167.
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66)
Ainsi parlait Zarathoustra, I, "De la vertu qui donne", §3.
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67)
21 août 1882, dans son journal pour Paul Rée. Cité dans Correspondance, Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé (PUF, 1979)
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68)
Je reprends ici les mots de Paolo D'Iorio qui, dans sa postface au Friedrich Nietzsche (PUF, 2001) de Mazzino Montinari, fait l'éloge de cet éditeur et commentateur dont l'investissement immense dans « l'action Nietzsche » n'empêcha jamais de conserver un regard critique sur le philosophe allemand.
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69)
Roger-Pol Droit, "Un mauvais garçon", in journal Le Monde (15/11/1991).
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70)
« nous n'oserions jamais nous permettre de parler de notre « amour de l'humanité » - aucun d'entre nous n'est assez comédien pour cela! » (Le gai savoir, §377).
Nous reportons le lecteur intéressé à l'autre extrait de cet aphorisme ("Nous autres « sans-patrie »") déjà cité auparavant, dans lequel Nietzsche explique ce qu'il en est de cette distance (non pas une absence, mais une nécessité de vivre à l'écart) face à l' « amour de l'humanité » réclamé par les comédiens humanitaristes.
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71)
Par delà bien et mal, §251 (trad. modifiée).
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© Etienne Morin